Wall Street, d’Oliver Stone (1987) s’est particulièrement attaché à décrire l’univers particulier des années 80, qui a vu l’explosion du volume des échanges sur les marchés financiers.

Pourquoi une telle explosion ? Principalement grâce au large mouvement de déréglementation de la circulation des capitaux, qui s’est matérialisée par une limitation de l’encadrement du crédit. Mais aussi grâce à l’ouverture de la possibilité pour les entreprises d’emprunter ou de placer directement des fonds sur les marchés financiers sans avoir à passer par les intermédiaires traditionnels que sont les banques.

Le film permet de s’interroger sur l’un des faits majeurs de la finance des années 80 : les junk bonds, ou obligations pourries, ainsi que la montée d’une génération d’hommes d’affaires faisant de l’OPA hostile leur propre loi.

La création des junk bonds

Qui ne souvient pas de Gordon Gekko, interprété par Michael Douglas, déclamant dans son célèbre laïus que « l’avidité est une bonne chose » (« greed is good ») ? Le film d’Oliver Stone dépeint la figure classique du banquier machiavélique au discours séduisant : logique et implacable, Gordon Gekko est le héros darwiniste par excellence pour lequel seuls les plus riches ou les plus capables de s’enrichir doivent subsister, quels qu’en soient les moyens.

Les moyens, parlons-en ! Wall Street s’inspire du banquier Michael Milken, un homme d’affaires américain ayant prospéré dans les années 70 et 80. Son outil favori ? Les junk bonds, des obligations extrêmement risquées, mais présentant des rendements exceptionnels, dépassant parfois les 20 %.

À l’origine, ces fonds permettaient aux PME de se financer sur les marchés alors que les banques leurs refusaient parfois l’accès aux liquidités. Rapidement, les junk bonds sont devenus aux entreprises ce qu’ont été les subprimes aux particuliers dans les années 2000 : un moyen de lever des fonds via des taux d’intérêts exorbitants, le tout créant de grandes difficultés de remboursement.

Des junk bonds aux OPA hostiles

Rapidement, certains hommes d’affaires peu scrupuleux ont profité de cette facilité d’obtention de lignes de crédit et ont dévoyé le mécanisme. C’est la création des LBO (« leverage buy out ») qui consiste à racheter une entreprise en mobilisant à la fois des capitaux propres, mais également en empruntant massivement de l’argent aux investisseurs. Les junk bonds ont donc financé de nombreuses OPA hostiles, qui impliquaient après coup que l’acheteur dégage promptement de confortables profits afin de rembourser ses créanciers.

Par exemple, en 1985, Carl Icahn a lancé une OPA hostile sur la compagnie TWA. Afin de rembourser son emprunt, il a commencé par vendre à prix d’or les segments les plus rentables de l’activité de la compagnie. Ceci finit par conduire TWA à sa ruine : la compagnie, leader des vols transatlantiques dans les années 80, se déclare en banqueroute en 1992. En 1993, Carl Icahn revend la compagnie, qui finira, exsangue, par fusionner avec American Airlines en 2001.

Dans le film Wall Street, le jeune Bud Fox (Martin Sheen) incite Gordon Gekko à acheter une compagnie aérienne, Bluestar Airlines, pour mieux le duper et exposer ses stratagèmes. Les liens entre la fiction et la réalité sont donc particulièrement étroits. La suite du film Wall Street : l’argent ne dort jamais (2010) nous apprend que Gordon Gekko a effectué une peine de prison. La morale est sauve.

De la crise des junk bonds aux temps des high-yield bonds et du spread

Retour à la réalité. En 1989, le taux des junk bonds s’envole, ce qui signifie que ces obligations deviennent beaucoup trop risquées et que le risque de défaut de paiement est très important. Le spread, c’est-à-dire l’écart entre les taux des obligations d’État – très sûres – et celui des junk bonds, atteint des records. De nombreux émetteurs de créances ne peuvent les rembourser, ce qui aboutit à une crise boursière majeure, mais aussi à la chute de la banque dans laquelle officiait Michael Milken, Drexel Burnham Lambert.

Cela ne signifie aucunement que les junk bonds ont aujourd’hui disparu. Après un recul légitime au début des années 90, le marché de ce qui s’appelle désormais les high-yield bonds (obligations à fort rendement) a retrouvé toute sa place dans l’échiquier des investissements. Il faut savoir que jusqu’à 4 %, le spread est considéré raisonnable. En 2008, au plus fort de la crise des subprimes, le spread avait dépassé 20 %...

Source : YouLoveWords.com